Le mercredi 7 décembre 2011, au vieux temple de Toulouse, s'est tenue une rencontre débat autour des "peurs de la fin du monde".
Jean-Pierre Nizet présente en quelques mots la soirée et les deux intervenants.
Yves Le Pestipon, professeur de classes préparatoires, résume le rapport 2010 que Miviludes a fourni au cabinet du premier ministre. Ce rapport, très riche, décrit
les peurs apocalyptiques qui traversent et animent un certain nombre de groupes plus ou moins sectaires en France et dans le monde.Beaucoup de ces craintes se concentrent sur l'année 2012,
plusieurs prédictions venues des Mayas ou d'Orient semblant annoncer pour 2012 la catastrophe finale. D'aucuns sont convaincus que le monde finira le 21/12/2012, date en laquelle ils voient, par
diverses opérations, le nombre 666. Les auteurs du rapport de La Mission interministérielle Miviludes analysent et détruisent les raisons de ces certitudes. Ils montrent les erreurs et les
fantasmes qui les rendent possibles. Cependant, ils constatent que certains groupes emploient ces prédictions pour créer des comportements de dépendance chez certains individus, qui font, dans
certains cas, craindre des tentations de suicide, comme il est déjà arrivé pour la secte de l'Ordre du Temple solaire. D'autre part, certains rassemblements liés à la fin du monde, en particulier
au Pech de Bugarrach, dans l'Aude, font redouter des troubles pour l'ordre public. Yves Le Pestipon explique un peu précisément le phénomène Bugarrach, où des extras terrestres sont censés devoir
sauver les populations présentes là le jour de l'Apocalypse...
L'orateur montre alors qu'il faut distinguer entre peur de la fin du monde et peur de la fin d'un monde. Il constate que la peur de la fin d'un monde est très
largement partagée en ce début de troisième millénaire. Les catastrophes économiques, sociales et écologiques annoncées font redouter de très graves crises, et peut-être la fin de
l'humanité sur terrre. Il n'est dès lors pas très étonnant que ces prévisions, souvent lucides, fassent renaître chez certains individus, la peur de la fin du monde, et les amènent à confier leur
sort à des gourous, voire à des extraterrestres... Il note que nous vivons un grand temps de désarroi quant au sens. Beaucoup d'individus se sentent perdus, ou du moins très perturbés, par des
évolutions qui paraissent à la fois très rapides et très chaotiques. Il n'est pas imposible que la peur de la fin du monde, pardoxalement rassure, ou même donne quelque jouissance à certains. En
effet, le monde, du moins, paraît être une totallité compréhensible. D'autre part, l'idée de fin présuppose un sens. La fin du monde donnerait ainsi le sentiment d'un ordre. Mieux vaudraiit avoir
peur de cet ordre, dont on pourrait cependant éviter, pour soi, les inconvénients en se confiant à un gourou, que d'en rester au terrifiant non sens que produit le chaos économique, social et
culturel contemporain. La peur de la fin du monde pourrait être l'expression d'un désarroi.
Georges Passerat, historien du Moyen âge, prêtre, et professeur à l'Institut catholique de Toulouse, concentre quant à lui sont attention sur les croisades des
Pastoureaux, et, en particulier sur celle qui, passant par Toulouse, au début du quatorzième siècle y a causé de grands massacres de juifs. Il rappelle que les pastoureaux sont étymologiquement
des bergers. Leurs croisades sont croisades de gens pauvres, qui répondent à des appels pour la délivrance du tombeau du Christ. Les foules qu'elles assemblent sillonnent la France et quelques
régions d'Europe, du nord vers le sud, en s'attaquant systématiquement aux juifs, perçus comme les assassins du Christ, et comme des alliés des musulmans, dont la puissance apparaît très
menaçante. Les massacres de Toulouse et de Verdun sur Garonne fournissent des exemples particulièrement effrayants d'un fantasme populaire à la recherche d'un bouc émissaire. Les
Pastoureaux ne sont pas directement inspirés par la peur de la fin du monde, même si des thèmes apocalyptiques se discernent dans leurs préoccupations. Ils sont plutôt animés par la peur du
monde islamique, alors extrêmement puissant, et qui pourrait provoquer la fin du monde chrétien. Dans l'impossiblité où ils sont d'agir effectivement sur le terrain oriental, ils s'en prennent,
en France, aux juifs.
La projection d'un extrait des Shadocks, quant à la fin du monde, produit les rires escomptés...
La salle interroge précisément Georges Passerat sur la croisade des Pastoureaux. On veut en savoir davantage sur le contexte, sur la trame des événements. On
se demande si cette croisade n'est pas d'abord d'espérance. On la rapproche d'autres mouvements populaires, animés par une espérance naïve, comme celui des anarchistes andalous, qui ont
lancé une grève générale, parce qu'ils imginaient que le progrès des connaissances et leur diffusion allait produire immédiatement le bonheur humain partagé. Les violents pastoureaux
seraient, en quelque manière, analogues aux pacifistes anarchistes andalous, en ce qu'ils rêvaient d'un sens cohérent, et d'un achèvement heureux. et rapide.
Une intervention radicale fait remarquer que nous avons toutes sortes de raisons pour redouter actuellement la fin de notre monde. La catastrophe nucléaire au
Japon, les pollutions chimques; les déréglements climatiques seraient des phénomènes que nous aurions tort de négliger. Nous serions au bord d'un effondement de notre présence sur la terre. On ne
saurait trop accuser les politiques qui tendent de détourner de cette conscience, et les citoyens qui se laissent manipuler. L'orateur déplore l'ignorance de beaucoup de gens dans la salle même
du vieux Temple, quant à la réalité des catastrophes qui menacent. Plusieurs interventions critiquent cette position. Certaines personnes manifestent leur conviction que l'on trouvera
encore des solutions. D'autres se montrent plus sceptiques.
On s'interroge sur le nombre de gens qui sont, en France, concernés directement par ces craintes apocalyptiques. Yves le Pestipon répond en s'appuyant sur les
chiiffres fournis par le site Miviludes.
Un intervenant souligne la jouissance que peuvent éprouver certains, dans le désordre de notre monde, à affirmer connaître, quant à eux, la date de la fin du monde.
Ils savent, et les autres ne savent pas... L'intervenant souligne comment cette jouissance, qui aboutit à des effets ridicules, n'en est pas moins réelle. Plusieurs personnes indiquent qu'on peut
soupcçonner les médias de grossir le phénomène "fin du monde", par souci de faire du bruit, grâce au sensationnel; On soupçonne même des intentions politiques : détourner l'attention des vrais
problèmes.
Yves Le Pestipon propose une analyse de l'évolution historique de la question de la fin du monde.Il montre comment le cartésianisme et la philosophie des
lumières ont rendu caduque cette représentation. Il montre comment le XIX siècle a pensé l'avenir en termes de progrès infinis. Il indique que nous avons un retour étonnant du thème de
la fin du monde après la seconde guerre mondiale. Il en voit les raisons dans cette guerre même, dans les explosions nucléaires, puis dans la mondialisation, dans les crises qu'elle amène, ou qui
l'accompagnent, dans la certitude que l'homme peut désormais détruire son monde, et, probablement, dans le scepticisme quant à la possibilité de comprendre... La fin du monde - et son retour -
seraient donc un effet paradoxal d'un mouvement qui aurait fait passer, selon la formule d'Alexandre Koyré, "d'un monde clos à l'univers infini". Nous vivrions le retour à un imaginaire plus ou
moins médiéval. A nous de le penser, de le critiquer, de vivre avec, et d'imaginer les voies d'un avenir pour l'humanité.
Le débat s'achève par des citations recueillies et dites par Béatrice Tor.
Les conversations se prolongent autour de quelques verres après dix heures du soir.