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Chantier de paroles vise à annoncer, discuter, mettre en mémoire, les activités publiques d'un groupe de réflexion qui se réunit à Toulouse, au Vieux Temple, les premiers mercredis de chaque mois, pour débattre et réfléchir.

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Intentions sur le manque, par Jean-Pierre Nizet

Malrieu.JPGParole d’ouverture           Jean-Pierre Nizet

 

 

Nous n’avons pas tourné longtemps autour du pot pour choisir le premier thème des mercredis du vieux temple. Le pot est un objet creux, un objet qui porte trou.

 

Pourquoi pas un cycle sur les trous, le trou de la sécu, les trous noirs, les cupules ?  Pourquoi pas un cycle sur les manques, sur le manque ?

 

Le manque nous le savons par le nombril est constitutif de notre être et nous accédons au langage par l’absence du sein.

Absence, désir sans repos , perte, privation, chômage, rupture, deuil, …

le manque est parfois sur l'autre versant un vide nécessaire et fécond.

 

Le vieux maître chinois nous a enseigné  que « Bien que trente rayons convergent au moyeu, c’est le vide médian qui fait marcher le char.

L’argile est employée à façonner des vases mais c’est du vide interne que dépend leur usage. Il n’est chambre où ne soient percées portes et fenêtres, car c’est le vide encore qui permet l’habitat. L’être a des aptitudes que le non être emploie ».

Lao-Tseu  « Tao-Tö King » 11ème chapître.

 

Notre rapport au monde et à nous-mêmes est toujours mis en place en quelque sorte par le manque.

En tant que chrétien, le vide médian est pour moi le tombeau vide depuis lequel je me déploie dans le monde.

A l’homme qui cherche un comblement, qui cherche à boucher les trous, Dieu répond par le don de son dépouillement. A la recherche d’un monde plein et sphérique, il oppose l’amour d’un monde inscrit dans des limites et la contingence buissonnante. « Soyez pleinement des hommes et non des hommes obsédés par le plein ! »

 

Entrer dans le tombeau vide c’est entrer dans une béance. Le tombeau vide n’est pas un lieu d’enfermement, un point de fixation, la seule chose à faire une fois à l’intérieur c’est précisément de regarder le monde à l’extérieur, le monde où s’ouvre pour chacun d’entre nous un chemin d’aventure.

 

Nous touchons ici à un des concepts les plus importants de la mystique juive le « Tsim Tsoum »[1]. Les maîtres de la Kabbale considèrent que Dieu s’est effacé, s’est retiré pour laisser un espace vide : celui du monde. Pour créer le monde, Dieu a dû se retirer de lui-même, s’autolimiter pour faire émerger un monde autre.  Le Tsim-tsoum veut dire contraction, retrait, limitation, renoncement à la puissance.

 

C’est pourquoi disent les kabbalistes la Bible commence par la lettre beth et non par la première lettre de l’alphabet hébreu. L’occultation de l’aleph c’est l’impossible retour à l’origine mais c’est aussi cette affirmation que le commencement du sens trouve sa possibilité dans le vide, dans le trou, dans le manque, …

Berechit bara Elohim le premièrement est la marque de l’effacement du commencement qui le précède et qui lui donne vie.

 

*

Quels que soient les vieux pots où nous puisons reconnaissons que le vide créateur, l’aleph manquant, le tombeau vide sont des références de moins en moins opérantes aujourd’hui. L’acceptation du manque et de notre finitude, l’autolimitation sont des prescriptions pour le plus grand nombre inaudibles.

Individuellement, nous ne voulons pas entendre parler de perte, de vide.

Collectivement, nos sociétés sont maladivement prométhéennes, la technique est totalitaire se voulant précisément la réponse à la pénurie de l’être[2], et comme chacun sait, nous n’arrêtons pas le progrès.

No limit ! Les technologies ne peuvent être que bienfaisantes !

Du coup, nous assistons démunis à l’expansion obscène des fantasmes de toute-puissance et de toute-jouissance, à ce que nous appelons dans le champ religieux l’idolâtrie.

 

-         La consommation effrénée et la prolifération des objets.

-         Le discours d’une société ultra-libérale qui nous fait croire que nous pouvons échapper à la « castration » (le moindre jouir).

-         Le réel exposé à la concurrence du virtuel et du coup accusé d’être trop coriace, pas assez manipulable.

-         La nanotechnologie qui n’a plus pour projet de restaurer la santé mais d’augmenter les performances de l’homme.

-         La nature qui se doit d’être à notre service. "Un platane n’est plus un arbre mais un objet percuteur dans le code de la route"

-         La montée en puissance de la revendication du droit de chacun à sa plénitude, à son accomplissement. Ce qui explique qu’en retour « tout ce qui n’est pas « moi » m’emmerde profondément».

-         La soif du pénal et les demandes continuelles de protection par la loi de nos moindres caprices.

 

  -        L’effondrement de la langue c'est-à-dire la disparition même de la perception du monde. La langue est beaucoup plus qu’un moyen d’expression c’est un moyen de perception, les « mots qui nous manquent » c’est le monde qui peut s’enlaidir en paix.

 

Nous voulons « penser le présent » et bien voilà où nous en sommes.

 

Comment circoncire nos sociétés, comment freiner l’expansion, comment nous sauver du pire ?  C'est cette question qui ouvre pour nous le cycle de rencontres des mercredis du Vieux Temple sur le manque.

 

 

« Vous serez morts tant que vous refuserez de mourir »

George McDonald. (1824 † 1905)  Ecrivain écossais et pasteur calviniste

 

                        « Quiconque perd sa vie à cause de moi la trouvera »

                                   Evangile de Mattieu 16, 25

 

 

 



[1] Théorie qui dérive des enseignements de Isaac Louria rabbin et kabbaliste du 16ème siècle.

[2] « La technique, qui sans le savoir est en rapport avec le vide de l'être, est ainsi l'organisation de la pénurie ». Heidegger

 

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